Une pratique saine

La réhabilitation de la masturbation n’a pas été que médicale. Peu à peu, la masturbation est considérée ou sera considérée puisqu’il y a encore parfois du chemin à parcourir comme une pratique normale et même saine.

L’évolution des mentalités doit beaucoup, en ce qui concerne la masturbation féminine, au Rapport de Shere Hite (ainsi appelé Rapport Hite) paru en 1976. Ce rapport est une grande enquête menée sur 3000 femmes comprenant des témoignages sur leurs façons de jouir et a montré l’importance de la masturbation pour parvenir à l’orgasme, notamment par stimulation du clitoris. Le Rapport Hite sur les hommes paraît en 1983 et le Nouveau rapport Hite, en 2000, revient sur les femmes avec des données complémentaires.

Actuellement, la masturbation est considérée comme une pratique saine, visant à connaître son corps, ses réactions, mais aussi pouvant être une source de plaisir que le coït n’égale souvent pas. C’est ainsi que le souligne le site the-clitoris.com :

« La masturbation donne aux femmes l’opportunité d’explorer leur corps et en même temps de leur donner un haut degré de liberté sexuelle. Cela permet aux femmes de faire l’expérience du plaisir sexuel sans compter sur un partenaire, et de relâcher une tension sexuelle quand elles sentent qu’elles en ont besoin. La masturbation peut donner de l’assurance aux femmes. La masturbation est un très bon outil d’apprentissage, il apprend le corps aux femmes, comment il répond à la stimulation sexuelle. Pour beaucoup de femmes normales et en pleine santé, la masturbation est leur essentiel ou seul moyen d’avoir d’un orgasme. Beaucoup de femmes font l’expérience de leur orgasme le plus intense en se masturbant. La masturbation est la première et plus importante technique sexuelle qu’une femme devrait apprendre car c’est la clé pour apprécier les autres formes d’activités sexuelles. ». Néanmoins, si ce site sur la masturbation a été créée, si des ouvrages reviennent sur le sujet comme le récent Osez la masturbation féminine dont le titre est tout à fait évocateur, c’est qu’il reste beaucoup de questions, beaucoup de doutes, et même beaucoup de honte liés à cette pratique, surtout lorsqu’il s’agit de masturbation féminine. Dans La revanche du clitoris, Maïa Mazaurette et Damien Mascret mettent en avant cette « excision culturelle » dont le clitoris a fait preuve.

Le documentaire Le clitoris, cet inconnu diffusé sur Arte expose notamment le tabou lié aux termes de masturbation, de plaisir, d’orgasme et l’absence du mot clitoris dans les manuels britanniques d’éducation sexuelle  (mais ne pourrait-on pas en dire de même dans d’autres pays, d’autant plus que cette éducation sexuelle est absente des programmes en France ?) :

Extrait du film « Le clitoris, ce cher inconnu » :
0 Une pratique saine

La réhabilitation médicale de la masturbation

La masturbation a finalement refait sur face en médecine, mais pour être réhabilitée. Jusqu’au début du XXe siècle, la masturbation a ainsi été utilisée médicalement pour guérir de l’hystérie…

Godes’story – L’histoire du sex-toy [1] revient ainsi sur la création du vibromasseur à visée thérapeutique avec l’interview d’Emiko Omori, coréalisatrice du documentaire Passion & Power, p. 48 : « Et puis le livre stupéfiant de Rachel Maines est arrivé : The technology of orgasm : « hysteria », the vibrator and women’s sexual satisfaction. […] Elle a fait la découverte ahurissante que le traitement médical requis pour des femmes diagnostiquées comme « hystériques » était le massage (c’est-à-dire la masturbation) par un docteur pour leur faire atteindre un paroxysme hystérique (c’est à dire un orgasme). »

Par la suite, le vibromasseur a été abandonné pour cet usage médical, hystérie et utérus n’ayant que leur étymologie de commune…

La réhabilitation médicale est également le fait de recherches australiennes qui en 2006 auraient montré que pour les hommes, des éjaculations fréquentes, et donc a priori la masturbation, pourrait avoir un rôle bénéfique : cinq éjaculations par semaine entre l’âge de 20 et de 50 ans diviseraient par trois les risques de cancer de la prostate.

La réhabilitation de la masturbation s’est faite aussi dans l’optique d’une éducation à la sexualité, pour la recherche de ses zones érogènes, pour apprendre à contrôler son éjaculation (notamment lors d’éjaculation précoce) ou tout simplement découvrir son corps, apprendre à lâcher prise, avoir un orgasme. La position est à présent inversée : la masturbation semble le passage obligé pour vivre une sexualité harmonieuse.

Comme le souligne Le petit Larousse de la sexualité [2], p. 552  dans son paragraphe « l’utilité de la masturbation en thérapie » : « Lors des consultations de sexologie, le thérapeute peut être amené à proposer des exercices de masturbation. […] Les deux cas où la masturbation peut être prescrite sont surtout :

– l’éjaculation prématurée. Un homme peut réussir à retarder la survenue de son éjaculation, simplement en apprenant à contrôle le niveau de son excitation.

– l’anorgasmie féminine. Une femme n’ayant jamais connu d’orgasme peut parvenir à le découvrir par l’expérience de la masturbation. »

NOTES :

[1] Godes’story – L’histoire du sex-toy, Christian Marmonnier, Ed. Seven Sept, 2008.

[2] Petit Larousse de la sexualité, sour la dir. du Dr S. Mimoun, 2007.


La masturbation condamnée

Deux exemples de définition de la masturbation au XIXè siècle :

  • Dictionnaire national ou Dictionnaire universel de la langue française, par M. Bescherelle aîné, t. II (4e édition), Éd. Garnier Frères, Paris, 1856, p. 461.

MASTURBATION. s. f. (pr. mass-tur-ba-ci-on ; du lat. manus, main ; stupro, je corromps). Excitation des organes génitaux avec la main ; habitude honteuse appelée aussi onanisme. Jouissance vénérienne factice obtenue à l’aide de la main. Ce vice dégoûtant, qui peut avoir les suites les plus fâcheuses, ne s’observe que chez les hommes et quelques espèces de singes. Rechercher les plaisirs honteux de la masturbation. Se livrer à la masturbation. C’est surtout chez les jeunes personnes de l’un et de l’autre sexe que la masturbation fait beaucoup de ravages. (Fourn.) Combien ne voyons-nous pas, en effet, de ces êtres affaiblis, décolorés, également débiles de corps et d’esprit, ne devoir qu’à la masturbation, principal objet de leurs pensées, l’état de langueur et d’épuisement où ils sont plongés ! C’est principalement dans les établissements publics, où sont réunis en grand nombre les jeunes gens de l’un et de l’autre sexe, que se développe avec facilité l’habitude de la masturbation.

MASTURBÉ, ÉE. Part. pass. du v. Masturber. S’empl. adject.

MASTURBER. v. a. 1re conj. Procurer des jouissances vénériennes à l’aide de la main.

SE MASTURBER. v. pron. Se procurer des jouissances vénériennes à l’aide de la main.

  • Nouveau dictionnaire universel, t. II, Maurice La Châtre, Éd. Docks de la librairie,1870, p. 624

MASTURBATION, s. f. (pron. masturbasion : du lat. manus, main ; stupro, je souille). Excitation des organes génitaux avec la main, habitude honteuse appelée aussi Onanisme. L’étisie, le marasme, un état d’abrutissement, sont les suites ordinaires de la masturbation, moins peut-être par les déperditions de fluide séminal que par l’ébranlement nerveux qu’elle détermine. Combien ne voyons-nous pas de ces êtres affaissés dont la vie, également débile de corps et d’esprit, ne devait qu’à la masturbation, principal objet de leurs pensées, l’état le langueur et d’épuisement où ils sont plongés ! (Fourniol.) La masturbation est le vice dominant des couvents.

MASTURBER, v. a. T. trivial et grossier. Procurer des jouissances vénériennes à l’aide de la main. | SE MASTURBER, v pr. Se procurer des jouissances vénériennes à l’aide de la main.


Onan et la Bible

Qui est Onan ? Onan (de l’hébreu : אוֹנָן) est un personnage biblique. Second fils de Juda, frère de Er, il doit, selon les coutumes du lévirat, prendre pour épouse Tamar, la femme d’Er, à la mort de celui-ci, Er n’ayant pas fait d’enfant. Onan refuse, préférant « laisser sa semence se perdre dans la terre ».Le terme d’onanisme, qui a le sens de masturbation, provient donc de Onan, présent dans le livre de la Genèse, 38, versets 8-10 :

8 Alors Juda dit à Onan : Va vers la femme de ton frère, prends-la, comme beau-frère, et suscite une postérité à ton frère.

9 Onan, sachant que cette postérité ne serait pas à lui, se souillait à terre lorsqu’il allait vers la femme de son frère, afin de ne pas donner de postérité à son frère.

10 Ce qu’il faisait déplut à l’Éternel, qui le fit aussi mourir.

Onan a commis un péché : il n’a pas obéi à son père Juda, n’a pas souhaité donner une descendance à son frère. Le fait que l’éjaculation ait eu lieu à terre n’est donc pas la raison de la condamnation comme le souligne très justement cet article intitulé Le péché d’Onan : « Onan a péché parce qu’il ne voulait pas honorer les lois régissant le bien-être de la famille de son frère, conformément aux lois de la propriété foncière telles qu’établies par la Bible. »

Masturbation ou coït interrompu ? Si l’on se reporte aux trois versets bibliques cités plus haut, on se rend compte qu’il n’est pas dit qu’Onan se masturbait. On y lit une relation sexuelle (« aller vers ») avec souillure du sol. Il s’agit donc d’un coitus interruptus, autrement dit coït interrompu, pour éviter que Tamar ne soit enceinte. Le coït interrompu a longtemps été un mode de contraception (voir par exemple Une vie de Maupassant pour sa mise en situation dans un roman). Autrement dit, le mot d’onanisme est dû à une probable mauvaise interprétation de la Genèse.

La masturbation n’en resterait pas moins un péché. Il s’agit avec la masturbation de contourner le but procréateur de la sexualité voulu par la religion. L’article Masturbation – est-ce un péché selon la Bible ? démontre que la masturbation est un péché bien que la Bible n’évoque pas la masturbation. Voici un extrait de cette démonstration : « La Bible nous apprend que, « Soit donc que vous mangiez, soit que vous buviez, soit que vous fassiez quelque autre chose, faites tout pour la gloire de Dieu. » (1 Corinthiens 10:31). S’il y a une place pour le doute quant à savoir si cela plaît à Dieu, il est donc préférable d’y renoncer. Il y a certainement une place pour le doute dans le rapport à la masturbation. « Tout ce qui n’est pas le produit d’une conviction est péché » (Romains 14:23). Je ne vois pas comment, selon la Bible, on pourrait considérer la masturbation comme glorifiant Dieu. » La démonstration est assez légère et peut se démonter, mais il s’agit de présenter ici les arguments contre la masturbation qui existent et sont encore propagés.

Des chrétiens qui se masturbent sont parfois en prise avec un dilemme et leurs témoignages montrent que la pratique de la masturbation est mal perçue, entachée de honte. Tout ce que l’on nous inculque a une grande influence sur notre esprit. Voir à ce propos ce témoignage dont voici un extrait : « Pour ceux qui sont encore dans ce cas [c’est à dire qui se masturbent], ne désespérez pas Dieu connaît la date de votre délivrance si vous y tenez sincèrement le jour viendra, ne laissez pas le diable vous faire vivre un enfer en vous culpabilisant, simplement demandez pardon à Dieu car il sait pardonnez et lui Seul connaît la sincérité de votre cœur et votre désir de vous en sortir. » La masturbation est ainsi rien de moins qu’une œuvre satanique selon cette personne. De telles pensées excessives existent, malheureusement. La masturbation est notamment considérée comme une possession du démon et où un jeune homme a été exorcisé à cause de cela et où une jeune femme explique que dans un couple le fait que l’autre se masturbe est une humiliation pour soi et que l’on doit garder sa sexualité « pure », c’est à dire dans son esprit sans masturbation.


Masturbation et maladies

Avec la masturbation intervient un écoulement : cyprine ou sperme. Or, la médecine, jusqu’au XVIIIe siècle, considérait que le corps était régi par des liquides : sang, bile jaune, bile noire, phlegme. La cyprine et le sperme étaient considérés comme une forme particulière prise par le sang. Se masturber, c’est faire écouler un liquide fondamental pour le corps et sa bonne santé. La masturbation était donc considérée comme source de maux.

leather gloves 225x300 Masturbation et maladies

gants de cuir utilisés vers 1870-1880 pour empêcher de se masturber

Au XIXe siècle s’allonge la liste de maux censés être provoqués par la masturbation. Toutes les maladies inexpliquées trouvèrent ainsi naturellement leur cause. La masturbation est donc fortement réprimée et différents dispositifs visent à empêcher les jeunes gens à se masturber. Je cite l’article : « Ils terrorisent ainsi les adolescents, et préconisent des méthodes pour les contraindre à la chasteté : port de moufles la nuit, bras attachés pendant le sommeil, combinaisons entravant les mouvements et empêchant les contacts génitaux, excision ou brûlure du clitoris pour les fillettes, appareils pour bloquer les érections nocturnes pour les garçons. Tout cela jusque dans les années 30… »

ceinture contre masturbation 300x191 Masturbation et maladies

Ceintures pour prévenir la masturbation, image extraite du livre Handbuch der Sexualwissenchaten de Albert Moll, Verlag Von F.C. Vogel, Leipzig 1921, p. 627.

En 1715 parait à Londres Onania et l’odieux péché de la masturbation, et toutes ses conséquences affreuses pour les deux sexes, avec des conseils d’ordre moral et d’ordre physique à ceux qui se sont déjà causé des dommages par cette pratique abominable. La brochure eut du succès. C’est le début d’une littérature mêlant religion, morale et médecine. Auteurs du XVIIIe sont repris, cités par des médecins du XIXe, les maux liés à la masturbation s’ajoutent les uns aux autres : impuissance, épilepsie, convulsions, ulcères, stérilité, fausses couches…[1]

Dans son ouvrage Le sexe et les femmes – Anthologie des perversions féminines au XIXe siècle, Sylvie Chaperon consacre un chapitre important à l’onanisme féminin et à la façon de guérir les petites patientes de ce qui provoquait, selon les différents médecins de l’époque dont l’ouvrage cité des extraits d’œuvres, dégénérescence physique et idiotie. S. Chaperon note ainsi, p. 32 de son ouvrage : Chez les adultes, tous les troubles ou presque peuvent être mis sur le compte d’une manuélisation ancienne ou contemporaine : une sensibilité génitale excessive ou au contraire une insensibilité presque totale, des fleurs blanches, le prolapsus, des douleurs abdominales, etc. Chez l’enfant les conséquences sont encore plus tragiques : l’organisme s’épuise, le système digestif se détraque complètement, l’intelligence diminue, l’idiotie gagne. Lutter contre le vice est une question de vie ou de mort. Toute une machinerie répressive est employée : bandages et articles de contention, surveillance nocturne, mains attachées et, en dernier recours, clitoridectomie. […] Les médecins mobilisent en effet tout un arsenal dramaturgique pour justifier l’ablation, la résection ou la cautérisation du clitoris : la fillette ne pense qu’à se masturber, elle dépérit, tous les traitements y compris les plus cruels ont échoué, les parents supplient qu’on la guérisse, la petite aussi finalement, la chirurgie donne de bons résultats.

Aux Etats-Unis, le docteur Kellogg considérait que l’alimentation trop riche provoquait une trop grande excitation sexuelle. Le nom de ce médecin nous est d’ailleurs resté parce qu’il a inventé pour cette obscure raison les corn flakes. Ce médecin était un partisan des méthodes extrêmes contre la masturbation [2] : circoncision sans anesthésie pour les garçons afin que la douleur serve de leçon, acide carbonique appliqué sur le clitoris pour calmer l’excitation des jeunes filles. Selon ce médecin, l’acné s’expliquait également par la masturbation.

NOTES :

Les images sont libres de droit et proviennent de wikimedia commons
[1] Lire un extrait de Circoncision masculine, circoncision féminine, débat religieux, médical, social et juridique de Sami Awad Aldeeb Abu-Salieh et Linda Weil-Curiel, L’Harmattan, 2001, p. 244 sur ce lien de books.google

[2] Voir l’article http://www.stayfreemagazine.org/10/graham.htm (en anglais).